Affichage des articles dont le libellé est Phnom Penh. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Phnom Penh. Afficher tous les articles

samedi 14 février 2009

Phnom Penh jour 3 - le Khmer à boire

31 Janvier

Désolé d'être le seul à écrire (rarement) ces derniers temps, mais Aglaé est un peu malade (si si encore!), et a du mal à trouver temps et énergie pour écrire + nous avons été sur des plages paradisiaques en Thaïlande, et nous n'avons eu aucun accès à internet.

Forts de notre formidable journée précédente, nous passons la matinée sur internet, avant de rejoindre Davy pour un déjeuner. Aglaé se sent encore trop mal, et va raisonnablement se coucher pendant que Davy et moi, pour faire monter la faim, visitons le proche Psar O Russei, un des plus grands marchés de la ville. L'avant-veille nous avions visité un marché assez art déco, le Psar Thmei, qui était en train de fermer, et qui était donc calme, là c'est le bordel absolu.

Le Psar O Russei est en effet un dédale absolument sans fin, et où l'on trouve de tout, du savon aux montres à l'effigie des dirigeants du Parti Communiste, labyrinthe de babioles qui ferait pâlir de jalousie les bazars arabes. A l'entrée du Psar Thmei (celui de l'avant-veille, si vous suivez), nous avions été fort choqués par un stand d'insectes grillés (cafards, blattes, criquets et gigantesques araignées noires), ici c'est le simple mélange des fumets des poissons séchés, des intestins de porcs à l'air libre et du durian (le fruit dont l'écorce pue tant qu'elle est interdite dans les avions et les trains) qui nous pousse à fuir au plus vite vers des régions plus calmes.

Ma tante m'avait parlé de beaux bijoux en argent, nous ne voyons que des fausses Rollex et des DVDs de contrefaçon.

Une fois dehors, le côté louche des Cambodgiens refait surface. En effet, depuis notre arrivée, tous les restaurants se trompent systématiquement dans les additions (parfois de 20 centimes d'euros, parfois de 10 dollars), et il fallait toujours recompter, sans savoir s'ils le faisaient exprès ou pas (beaucoup sont peu éduqués). Une fois dans un petit restaurant avec Davy, l'assiette "large" pour deux voire trois se transforme en minuscule plat pour 1 personne à peine. Nous décidons de ne pas râler, mais c'est assez énervant. Davy est persuadé surtout qu'on nous donne systématiquement la carte pour touristes avec les prix pour touristes. Je décide de prendre ça à la rigolade, et de leur accorder le bénéfice du doute.

Second musée, second vomi

Nous réveillons une Aglaé décidément en forme internationale, et partons à l'assaut du Musée National, qui est principalement une collection de statues de l'époque fabuleuse d'Angkor. Cette époque représente le pic de puissance du pays, celle où précisément furent construits les temples les plus grands et les plus vieux du monde. A savoir qu'Angkor est LA fierté nationale : de la bière Angkor au drapeau du pays (le temple d'Angkor Wat sur fond rouge et bleu), les trois tours sont partout, et semblent vouloir conjurer le passé du pays depuis cet Age d'Or : déclin inexorable, annexion des territoires par les Thais, les Vietnamiens puis les Français, horreur des Khmers Rouges, interminable guerre civile qui s'ensuivit.

Angkor est le témoin d'une gloire passée, c'est tout ce qui leur reste, et c'est déjà pas mal...

Les statues du Musée National sont très belles, mais il nous est assez difficile d'en profiter : au bout de 10 minutes, Aglaé court à nouveau aux toilettes pour aller vomir. Je commence à croire que les musées lui font tous le même effet. Pendant ce temps, je parcours le musée avec Davy, mais nous sommes plus intéressés par des discussions sur nos amis communs que par les statues - il manque les explications et les commentaires passionnés d'Aglaé pour y insuffler la vie nécessaire à l'admiration.

Aglaé ressort des toilettes livide, et nous sommes désolés pour Davy qui ne sait plus quoi dire, ni où se mettre. Elle arrive tout de même à s'enthousiasmer pour le reste du musée, mais doit s'asseoir fréquemment, comme une dame âgée, et tente à tout prix d'être plus blanche que moi (ce qui est très difficile, vu ma paleur naturelle).

Bagarre d'appareil
Nous marchons jusqu'au Riverside, le coin des touristes, où nous devons aller récupérer notre appareil photo. Il faut savoir que depuis notre balade en éléphant au Laos, notre appareil foirait complètement dès qu'il s'agissait de faire une photo un peu zoomée, et cela nous pesait un peu. Nous avions donc déposé i-celui chez un réparateur dès notre arrivée à Phnom Penh. Le tarif était d'ailleurs complètement dingue, genre 30 $, pour une réparation qui en coûte en général 100 en Europe. Nous étions donc tous contents de le récupérer au magasin, et la vendeuse nous le tendait avec un sourire. Notre "problème" était résolu, et nous pouvions à nouveau faire de zolies photos, sauf que... sauf que...

au bout d'un moment, avant de payer, je remarque un nouveau problème, inexistant jusqu'alors : que les photos soient prises en 2M de pixels, 4, 6 ou 12, chaque photo prend la même place sur l'appareil, soit la taille maximale. Ce n'est pas catastrophique, mais ça remplit l'appareil beaucoup plus vite et ça nous empêche donc de prendre beaucoup de photos. Nous le faisons remarquer à la vendeuse, qui semble interdite. Elle vérifie, essaie sur un autre appareil, et il devient vite évident que c'est juste le nôtre qui foire, et que c'est de leur faute. Le temps passe, elle semble réagir au ralenti...

Davy, de son côté, continue à utiliser chaque Cambodgien croisé pour apprendre le khmer, et divertit l'attention des autres employés du magasin en perfectionnant son accent.

La vendeuse appelle le sous-traitant qui lui a réparé l'appareil. On comprendra plus tard que celui-ci l'envoie se faire foutre, sur le thème du "ah tu n'avais qu'à remarquer que je l'avais mal réparé, c'est ta faute, si tu veux que je le répare il faudra repayer". Du coup, la vendeuse, assez emmerdée, se mure dans un silence de plus en plus profond à mesure que nous nous impatientons. Pire, elle commence à faire de la mauvaise foi :

- but you can take pictures ! so it's working ! so you pay!
- no it is not working ! you created another problem

Le débat est sans fin, et l'intervention d'un autre vendeur, qui lui sera carrément de mauvaise foi, finira de nous faire péter les plombs. Lui est prêt à nous sortir les arguments les plus absurdes : le problème était sûrement présent avant qu'on leur donne l'appareil, c'était à nous de le signaler. Nous nous indignons, car tout le monde impliqué sait que c'est carrément faux, y compris et surtout la vendeuse, qui fait semblant de regarder ailleurs pour conserver sa dignité.

Le type répète encore et encore que c'est notre faute, quand ce n'est pas la fille qui nous dit "ah mais vous pouvez prendre des photos, donc c'est réparé". Une demi-heure a déjà passé, et ils ne semblent toujours pas comprendre qu'il y a un problème (enfin, ils le savent, mais comme ils ont déjà payé le sous-traitant, ils sont coincés, et font semblant d'être idiots). Je leur sors un argument qui détend un poil l'atmosphère et fera rire tout le monde : "imaginez que je suis docteur. Vous vous cassez le bras droit, et vous venez me voir. Je vous répare le bras droit, mais prend un marteau et vous casse le bras gauche, est-ce que vous êtes content ?"

L'atmosphère se détend 3 secondes, puis se retend. Il y a des silences qui durent des minutes entières. Finalement, Aglaé décide de rompre la Règle d'Or de l'Asie du Sud-Est, qui est de toujours garder son calme, afin de ne pas faire perdre la face à tout le monde. Elle se met à pousser des hurlements incroyables, qui me font presque sursauter. L'origine de son énervement est surtout due au fait que ces Cambodgiens n'ont aucun sens du commerce : le problème qu'ils avaient créé était effectivement moins grave que le problème d'origine, et au lieu de proposer par exemple la réparation à moitié prix, ils restent complètement bloqués.

Les cris d'Aglaé bloquent encore plus la vendeuse, qui nous fait signe de nous taire, excédée. Elle déchire la facture, je range l'appareil dans notre sac, je fais mine de partir, ils s'en foutent, ne proposent aucune solution, nous partons.

Nous sommes littéralement anéantis, d'énervement, de fatigue, de maladie et de honte, mais il n'y avait aucune autre solution possible. Davy, bien décidé à détendre l'atmosphère, nous annonce qu'il ne veut plus traîner avec nous, persuadé qu'un contrat a été passé sur notre tête, et que nous allons tous trois mourir d'une balle dans la nuque. Ca ne fait pas rire Aglaé.

En réalité, la honte sera de courte durée (une semaine), car nous nous sommes rendus compte bien après coup que le problème était plus grave qu'on ne le croyait, et qu'il nous était devenu impossible de faire de la place sur notre carte en effaçant des photos. On a bien fait de pas payer, ah !

Strangers in the night
Nous échouons un peu démoralisés dans un super marché de nuit. Des bourgeois, des jeunes à franges, des familles, des touristes : toute la société de PP se presse autour de gigantesques barbecues installés en pleine rue. On peut s'asseoir sur des nattes par terre et grignoter des nouilles aux légumes et des brochettes, et surtout, l'occasion nous est enfin donnée d'avoir l'impression de se baigner parmi des Cambodgiens. Davy aussi semble connaître ça pour la première fois, et il reste fasciné.

L'ambiance est à nouveau pourrie par l'ambivalence des marchands cambodgiens. Pour faire simple à partir d'une histoire assez compliquée et très énervante, nous nous rendons compte au moment de payer nos brochettes qu'on nous demande trois fois plus que Davy pour tout ce qu'on mange. On a beau montrer, expliquer que ce n'est pas normal que les Cambodgiens et les touristes ne paient pas la même chose, on tombe toujours sur un serveur borné qui nous dit que ce n'est pas lui, qu'il ne sait pas, et que ce n'est pas sa faute.

Nous sommes arrivés depuis trois jours au Cambodge, et les Cambodgiens nous insupportent déjà au plus haut point. Presque comme les Népalais avant eux, les commerçants sont bornés, ils n'ont aucun sens du commerce, ne sourient que pour vous appater, et sont d'une honnêteté douteuse. Nous n'avons certes pas eu de chance, et la maladie d'Aglaé n'arrange rien, mais cette dernière n'a qu'une envie : quitter la ville au plus vite, quitte à aller voir un médecin à Siem Reap, notre prochaine destination, plutôt que de rester un jour de plus dans cette ville inhospitaliere.

Le soir nous disons donc au revoir à Davy, aux innombrables moustiques de notre salle de bain, et à une ville à l'ambiance très estivale, mais qui, entre les "salons de massages/prostituées" omniprésents et le sentiment d'arnaque permanente, ne nous a jamais fait sentir très bien accueillis. Aglaé, heureusement, semble aller légèrement mieux.

J'aurais peut-être aimé rester un ou deux jours de plus pour apprendre à domestiquer cette ville aux attractions touristiques pourtant peu nombreuses, mais la maladie et les nouvelles choses à voir nous ont empêché de nous attarder.

Mille mercis à Davy, sans qui la visite de Phnom Penh aurait été franchement horrible !

Phnom Peine (jour 2)

30 janvier

Le lendemain de sa poussée de fièvre, Aglaé ne fait pas la maligne. Nous retrouvons pourtant Davy pour aller visiter le tristement célèbre Musée Tuol Sleng, dit musée du Génocide, sis dans un ancien lycée de PP, qui pendant les 3 années du pouvoir Khmer Rouge fut reconverti en centre de détention et de torture, avant extermination dans les charniers. Ce centre était appelé le S-21, nom qui évoquera quelque chose à ceux qui ont vu le film de Rithy Panh.

La visite idéale, donc, pour bien commencer la journée. Devant le musée, pour bien nous mettre dans l'ambiance, une petite foule d'estropiés et de boiteux fait la manche.

La visite de ce "musée" est particulièrement intense et, je dois le dire, très belle. J'ai du mal à m'exprimer sur le sujet, mais le contraste entre ces murs d'école en béton, qui ressemblent à n'importe lesquels des murs d'école du monde, ce petit jardin où poussent des palmiers, ce cocon de paix dans lequel semble baigner, avec la chaleur, ce lieu, opposé aux atrocités que la muséographie nous apprend, est plus que troublante - elle est nécessaire.

Nécessité sans fin : alors qu'on pourrait croire que ce génocide n'est pas de notre ressort, qu'il est une affaire entre les Cambodgiens et les Cambodgiens et, à la limite, les Vietnamiens qui sont venus ensuite libérer le pays des Khmers Rouges, en réalité une lecture attentive de l'histoire du pays et des textes du musée nous apprend qu'une responsabilité immense incombe aux pays occidentaux, qui ont mis des années avant d'enfin condamner les Khmers Rouges. Pour info, après le génocide, alors que tout le monde savait de quoi étaient responsables les Khmers Rouges (liquidation d'un quart de la population, en gros), les Anglais ont appris aux derniers résistants khmers à poser des mines (qui tuent et mutilent encore tous les jours au Cambodge), et l'ONU a continué à donner un siège aux Khmers Rouges aux Nations Unies, considérant que ces rebelles représentaient encore le pays, et pas ces salauds de Vietnamiens...

Nécessité sans fin, je disais : là où le génocide des nazis contre les Juifs suivait une logique insensée et injuste, elle n'en restait pas moins logique, accessible à l'esprit : il aurait semblé inconcevable que Hitler et Cie tuent tous les Allemands. Ici, nous sommes dans le fond du fond de l'absurdité humaine, puisque les Khmers Rouges, au nom d'une idée (le communisme appliqué a la lettre pour créer une société nouvelle), ont absolument tout détruit : hopitaux, écoles, banques, médecins, gens cultivés, Vietnamiens ou parlant viet, prof ou presque, moines, temples, paysans, paysannerie, tout a été détruit. Ils ont eux-même baptisé le début de leur régime "année zéro". Dès le début, le parti même des Khmers Rouges a subi d'incessantes purges, et il était presque plus dangereux d'être Khmer Rouge que simple paysan. Les bourreaux et tortionnaires du S-21, qui avaient entre 15 et 20 ans, finissaient généralement par être des prisonniers du même centre. Et de ce centre, qui a vu passer des dizaines de milliers de prisonniers, seuls 7 ont survécu.

J'arrête là les informations scolastiques, que vous pouvez trouver par vous-mêmes, et vous urge à mieux vous informer sur ce truc qui jusqu'ici nous touchait sans nous toucher.

La "réussite" si l'on peut dire de ce musée, c'est d'avoir réussi à donner une identité aux victimes. Là où les seules photos que nous avons des prisionniers des camps de concentration nous montrent des êtres privés de toute humanité, des monceaux de cadavres, des numéros sur des crânes chauves et émaciés, bref, des êtres sans visage avec qui il est difficile de s'identifier, le musée du S-21 présente des photos de centaines de victimes, avant incarcération. Collection immense de visages, aux traits cambodgiens, chinois, viets, parfois des visages d'handicapés mentaux, de débiles, souvent des enfants, des bébés parfois, autant d'hommes que de femmes. Et face à ces visages, dont pas un ne ressemble à un autre, rien que le vide. Quelques rares photos de corps brûlés, qui ressemblent à peine à des corps, et que de toute façon Aglaé et moi n'avons pas voulu regarder. Sinon, rien que des visages, et l'absence du corps.

Mais...

Une autre chose était difficile à supporter, sans être du ressort des Khmers Rouges par contre : la plupart des touristes, assez nombreux, qui visitaient le centre en même temps que nous, ne semblaient pas avoir compris qu'ils n'étaient pas en train de visiter un temple, ou un jardin zoologique. Il fallait voir certains gros Américains ventrus visiter l'ancienne école en conquérants, sans avoir l'air choqué, gêné, mitraillant chaque parcelle du musée comme s'il s'était agi d'un beau paysage ou d'un objet d'art, pour comprendre la détresse de Davy.

Ce que ne semblait pas avoir vu Davy, par contre, c'étaient ces touristes qui entraient comme on rentre dans les toilettes d'une gare, et qui ressortaient des salles, le visage émacié, les larmes aux yeux. J'ai eu beaucoup de mal à retenir mes larmes, Aglaé n'a pas pu.

Puis, la chaleur aidant à ne pas se sentir très bien, voilà qu'Aglaé se précipite vers les toilettes, et revient l'air désespéré : elle a vomi. Même si le musée n'y est pour rien, et qu'elle avait commencé à montrer des signes de faiblesse la veille, je trouve le geste assez classieux, ce que ne manquera pas de remarquer Davy : il n'y avait pas de meilleur endroit pour expulser son petit-déjeuner que le Musée du S-21 !

Calvaire pour Aglaé

La petite mistinguette n'a donc pas fini la visite du musée. Elle attendra dans l'ombre que j'ai fini, puis nous nous dirigeons vers un restaurant, afin qu'elle reprenne des forces. Aglaé va mieux, mais la visite du Palais Royal, juste après, ne se fera pas sans douleur.

Le Palais Royal de Phnom Penh est en effet un complexe assez grand, constitué d'une dizaine de bâtiments, et notamment de la fameuse Pagode d'Argent, dont le sol est constitué de 4000 dalles d'argent, et qui contient un splendide Bouddha en or, et un plus petit Bouddha en éméraude. Vraiment très belle visite, sauf qu'Aglaé tient à peine debout et qu'il fait une chaleur à faire fondre le fer. La visite sera donc très longue, et je doute qu'Aglaé en ait tout à fait profité.

Nous passons enfin quelques longues minutes rafraîchissantes dans le jardin/piscine d'un hôtel où a séjourné Davy quelques mois auparavant. Café glacé, ambiance calme et verdoyante. Nous reprenons des forces et le sourire revient.

Ambiance de rue
Davy devant dîner en famille, nous prenons un dîner seul, loin du quartier touristique cette fois, où nous n'avons pas arrêté de manger, et qui est peut-être responsable de la maladie d'Aglaé.

Nous nous retrouvons donc dans un petit boui-boui près de notre pension. Miracle, ils ont une sorte de carte en anglais, sans qu'on sache s'il ne s'agit pas d'une carte avec des prix pour les occidentaux. Mais les plats sont absolument délicieux, et l'ambiance est délirant : le resto installé en pleine rue reçoit un déluge de sons et de musiques provenant de deux télévisions différentes. Nous pouvons même suivre la Star Ac khmère, qui n'est pas plus inoubliable que la nôtre. Les serveurs ont l'air ravis de voir des Occidentaux, dans une ville pourtant absolument bourrée d'expatriés.

C'est là justement un peu le problème de Phnom Penh : il nous aura été très difficile de croiser des Cambodgiens de la ville, et d'avoir l'impression d'y habiter avec eux. Les Blancs sont partout, entre les expats et les touristes, les Cambodgiens prennent sans arrêt des moto-dops, les bus n'existent pas, et personne ne marche jamais dans la rue (principalement à cause de la chaleur). On a donc l'impression d'être sans cesse séparés des gens du coin par une vitre, comme s'il existait des couloirs pour locaux et des couloirs pour occidentaux.

Le soir, la fièvre d'Aglaé est revenue de plus belle. Je la presse d'aller chez le médecin, mais elle me jure que ça va aller, etc.

En réalité, le lendemain a été peut-être encore plus catastrophique.

lundi 9 février 2009

Phnom Penh jour 1 - visas, mutilés et restos chics

28-29 février

Après notre long voyage, nous nous retrouvons dans le quartier des restos pour expatriés de Phnom Penh, sans endroit où dormir.

(comme d'habitude)

Et bien sûr, Aglaé et moi sommes affamés. Nous nous posons donc dans un restaurant avec tous nos bagages, image assez suprenante j'imagine, car le restaurant est assez lounge-sympa, avec meubles en rotin et menus faussement personnalisés. Le temps de manger et de faire sécher notre sueur, et nous voilà repartis. La rue qui longe le Mékong, qui reste inexplicablement caché derrière des barrières, est très sympathique, avec ses bars designs et ses restaurants à bougies, mais y manque une identité cambodgienne, un petit quelque chose au moins, qui donnerait l'impression d'être autre part qu'à Nice ou Marseille. Le harcèlement permanent des tuk-tuks, à peine moins fort qu'en Inde, nous rappelle toutefois que nous sommes en Asie.

Nous en prenons un pour tomber dans le quartier des routards où, après plusieurs pensions pleines, nous trouvons un petit hôtel où nous pourrons nous écrouler. Avant de nous coucher, nous croisons dans les escaliers un vieux monsieur blanc qui monte avec une Cambodgienne un peu vulgaire et habillée serrée. Le monsieur a l'air gêné, quant à nous nous comprenons que la prostitution ne s'arrête pas à la frontière de la Thaïlande, et que les grandes campagnes anti-prostitution affichées dans toutes les pensions au Laos avaient vraisemblablement eu plus d'effet là-bas qu'ici, où les expatriés et les touristes sont nombreux et fort souvent riches.

Aux frontières du riel
Comme à l'accoutumée, il est de mon devoir de vous initier à la monnaie du nouveau pays que nous traversons. Après le kip, voilà une nouvelle monnaie fantoche dont personne ne voudra hors du pays : le riel. Pour faire un euro, il faut environ 6000 riel, mais le seul taux qui compte, c'est le cours du dollar.

Au Cambodge tout peut être payé alternativement en riel ou en dollars, et on pourra vous rendre la monnaie dans les deux devises, en dollars pour les grosses sommes, en riel pour faire l'appoint de cents (uniquement des dollars en billets). Si le cours naviguait à notre passage autour de 4200 riels pour 1$, dans la rue, tout le monde applique, par simplicité, et non pas par escroquerie, le taux de 4000 riels - c'est-à-dire que le taux est toujours le même dans les deux sens.

Cela donne lieu à des conversions intensives, et ce à chaque achat, d'où de fréquentes "erreurs" de calculs, parfois véritables, parfois un peu exagérées, sans que l'on sache jamais s'il s'agit d'une arnaque ou pas (un restaurant sur deux se sera "trompé" pendant notre séjour, soit dans le compte des additions, soit en rendant la monnaie, bizarrement toujours en leur faveur).

Comble du n'importe quoi, le pays est constellé de distributeurs automatiques de billets, et aucun d'entre eux ne délivre autre chose... que des dollars !


Rencontre avec Davy
Le lendemain, nous trouvons une pension familiale plus tranquille puis allons retrouver mon ami Davy, celui qui devait-nous-loger-mais-en-fait-non, autour d'un déjeuner en ville. Davy est venu au Cambodge pour donner des cours/ateliers de vidéo, afin d'apprendre à des jeunes de différents milieux sociaux comment on fait un film. Dans un pays sans cinématographie, à part celle du documentariste Rithy Panh, et sans école de cinéma, il est pour lui important de montrer aux jeunes que faire des films est possible, même pour eux.

Il donne donc des cours à des jeunes défavorisés, à des jeunes issus du lycée français, et à des moins jeunes de l'université. Son but secret : trouver quelqu'un de doué, lui donner la flamme, puis pourquoi pas produire ses films. Il s'investit auprès de nombreuses associations pour filmer leurs activités et trouver des enfants à qui donner ses cours, ce qui fait qu'une semaine seulement après son arrivée, et alors qu'il ne parle presque pas khmer, il est déjà quasiment débordé. Films, montages, cours à préparer, à donner, il ne sait plus où donner de la tête mais réservera tout de même les deux prochains jours pour visiter la ville avec nous.

L'après-midi, nous faisons faire nos visas pour le Vietnam, où nous nous rendons un mois plus tard, opération qui ne prendra qu'une heure à peine. Pour nous rendre à l'ambassade, nous expérimentons un moyen de transport très courant là-bas, qui va enchanter le Club des Mamans Affolées,

le moto-dop, ou moto-taxi

Dans Phnom Penh, personne ne marche. Les expat' prennent des tuk-tuks qui ne se privent pas de demander des sommes plutôt ahurissantes vu le niveau de vie, les Cambodgiens prennent leurs vélos, leur scooter, ou bien les moto-taxis. Le conducteur s'arrête à côté de vous et vous demande si vous voulez un taxi, négociation, et hop, vous montez derrière lui, seul ou à deux.

Ce qui peut sembler un peu terrifiant au premier abord (les conducteurs ont un casque, mais pas les clients) n'est en fait pas très dangereux : les conducteurs sont non seulement très expérimentés, mais en plus ils ne roulent pas vite, et ne font pas trop pencher leur moto dans les virages.

Le seul véritable risque, c'est que les conducteurs de moto-dop, très contents d'avoir un client, font toujours mine de comprendre quand vous leur indiquez une destination. Davy, notamment, a passé plusieurs heures à errer dans la ville, sur une moto que le conducteur ne savait pas où il fallait conduire. Aucun d'entre eux ne connaît la ville, le nom des rues, les bâtiments célèbres...

Dîner entre Français, encore
Juste après nos retrouvailles l'après-midi avec Davy, nous avions croisé deux amis à lui, par hasard, dans les rues de Phnom Penh. Des amis très sympathiques qui faisaient un voyage de 3 semaines au Vietnam, et qui avaient été tellement dégoûtés du pays, qu'ils avaient préféré obliquer vers le Cambodge.

Nous les retrouvons le soir même dans le Riverside, toujours ce même coin avec restos pour expatriés, qui commence légèrement à nous porter sur les nerfs, d'autant qu'il est entouré de nombreux "salons de massage" aux vitres teintées, devant lesquels attendent des filles courtes vêtues. Certes les restaurants sont tous vraiment sympa, super ambiance, bougies, etc, mais, on n'a vraimnet pas l'impression d'être au Cambodge, d'autant que la plupart de ces restaurants ne sont pas tenus par des gens du coin !

Dîner très sympa toutefois, le couple de Français, Delphine et Hubert, nous donnant moults informations cruciales pour éviter de se faire gâcher le voyage au Vietnam.

Au retour, Aglaé se sent mal d'un coup, et sa température monte d'un coup à 39°C. Et là ce fut le début du n'importe quoi.

samedi 7 février 2009

Nouvelle frontière

28 février

Toutes les arrivées dans un nouveau pays s'étaient jusqu'ici déroulées plutôt mal : arrivée en Inde en pleine nuit sans hôtel, traversée de la frontière népalaise épique, tous les hôtels pleins à Vientiane... Nous pensions pouvoir échapper à ce qui commençait à ressembler à une fatalité pour notre arrivée au Cambodge.

Cela s'est mieux passé, mais c'était pas la gloire non plus.

Tout d'abord, nous croyions depuis des mois que nous allions pouvoir être logés à Phnom Penh par D.C., ami de longue date, né Français de parents cambodgiens, qui doit y passer un an. Mais, deux jours avant notre départ du Laos, nous apprenons qu'il y a eu mésentente : lui croyait que nous arriverions plus tard ; nous croyions qu'il arriverait dans le pays plus tôt. Toujours est-il que nous sommes arrivés au Cambodge une semaine après son arrivée à lui : il logeait encore chez des cousins cambodgiens éloignés qui parlaient à peine l'anglais, et ne pouvait nous incruster une semaine après son arrivée chez eux.

Avant même de pénétrer au Cambodge, premier échec, parmi une suite hallucinante de bévues, de malchances et de mauvais choix qui caractériseront notre éprouvant séjour au pays des Khmers.

Agence tous risques
Notre seule possibilité de traverser la frontière était de passer par ces ignobles "agences de voyage" qui poussent comme des champignons dans tous les endroits où passent les touristes, et qui balisent notre chemin depuis que nous avons atteint l'Inde du Nord. Dans ces agences, qui font aussi souvent office d'hôtel, d'épicerie, de blanchisserie ou de cyber-café, on peut acheter des tickets de bus, de train ou d'avion, faire les visas, préparer des excursions un peu partout dans la région, réserver des tuk-tuk... Bref, hormis pour les tours organisés, il s'agit de tout faire à la place du touriste, moyennant commission dont le montant n'est jamais su (le principe est que le touriste ne saura JAMAIS le réel prix du bus ou du train), et la plupart du temps il s'agit de remplacer le touriste pour des choses qu'il aurait pu faire lui-même.

Pire, il arrive extrêmement souvent que ces services soient plus ou moins des arnaques : combien de fois, en Inde surtout mais aussi ailleurs, avons-nous été mis en garde par nos guides contre les réservations de tickets par ces agences, où souvent on finit dans un bus miteux, un train pour la mauvaise direction, quand ce n'est pas tout simplement de faux billets qui vous sont remis : après tout, dans la mesure où les routards bougent sans cesse et ne reviennent jamais sur leurs pas, ils ne viendront jamais se plaindre, non ?

C'est donc avec une certaine circonspection que nous nous sommes adressés à ces agences pour passer la frontière, mais hélàs, sur une île perdue au milieu du Mékong, y a-t-il vraiment moyen de faire autrement ? Après avoir éliminé toutes les agences qui n'arrivaient pas à nous dire clairement s'ils allaient nous attendre pendant le passage de la frontière, nous réservons un billet pour Stung Treng, première ville cambodgienne après la frontière, car notre guide nous indique que les bus cambodgiens sont peu chers et plus rapides.

Au matin du départ, nous nous débarrassons de nos derniers kips, puis allons au point de RDV. Là, les touristes sont parqués comme des moutons, on les agglutine dans de frêles barques, puis on les fait remplir des minibus en chaleur. Rapide trajet jusqu'à la frontière, le temps de faire ses adieux au Laos, mentalement j'entends.

One dollaaa
La frontière cambodgienne, nous nous y étions préparés, est l'occasion pour nous de la première rencontre du voyage avec la corruption. En effet, si on considère une frontière entre deux pays plus ou moins communistes, et qu'on ajoute aussi que la frontière, paumée comme pas possible dans la forêt, consiste en deux baraques et un restaurant, il est difficile de s'attendre à beaucoup de probité de la part des fonctionnaires de la frontière.

Conformément à notre Lonely Planet, chaque fonctionnaire à qui nous avons affaire nous demandera posément, naturellement, de lui donner un dollar. Pour un peu, ils allaient afficher un panneau Bakshish 1 dollar. Un dollar pour le tampon de sortie du Laos, un dollar discrètement ajouté au coût du visa cambodgien à la frontière (21 dollars annoncé au lieu de 20), puis enfin un dernier dollar pour faire tamponner son nouveau visa cambodgien, deux mètres plus loin : chaque billet finit son vol dans de grandes valises ouvertes aux quatres vents.

Merveilles du communisme 21e siècle. Un des officiers cambodgiens avait d'ailleurs acquis un don singulier et fort utile, puisqu'il semblait savoir dire "donnez un dollar" dans toutes les langues de la planète. Ca le faisait sourire, le gars...

Pauses sponsorisées, cours du ticket de bus en chute
Dès que nous quittons officiellement le Laos, un roquet vient à notre rencontre. Petite mèche, sourire faux, lunettes d'intellectuel nazi, accent américain de contrefaçon, ce Cambodgien a tout pour plaire, et fera tout pour confirmer cette première impression : il saute sur nous et nous demande notre destination.

- Stung Treng
- Ah and what are your plaaaaaans after ? You want to go to Phnom Penh, maybe ? Or Siem Reap ?
L
'homme a une voix mielleuse de serpent lascif, et nous sentons l'entourloupe arriver à grands pas.

- Ah you go to Phom Penh ? Take our bus, very cheap, 15$
- No no we want to take a local bus
- oh there is no bus in the afternoon, only in the morning, you will have to spend the night in Stung Treng, boring city.

Nous envoyons promener le type à coups de "on verra", un peu inquiets tout de même de la possibilité qu'il dise vrai, tout en étant sûr qu'il est là pour vendre sa came. D'autant qu'il ressert le même discours à tous ceux qui n'ont pas déjà payé leur 15 dollars supplementaires pour Phnom Penh. Son insistance lourde confirme nos craintes.

Douce France
Nous montons dans un confortable mini-van pendant que les autres touristes s'entassent dans un vieux bus pour la capitale. Nous y faisons la rencontre de 4 Français, deux couples pour être précis, fin trentaine, bourgeois aisés de province. Elles sont diplômées mais ne travaillent pas, l'argent de leurs maris (l'un est pilote de ligne, l'autre psychiatre) leur suffisant largement pour survivre aux horreurs du quotidien. Ironie mise à part, ils sont adorables et la conversation va bon train. Le psychiatre me parle sans arrêt, d'une voix précipitée, en bouffant tous ses mots, au point que je me demande s'il vient de trouver un sujet d'étude, ou bien si c'est lui qui doit se faire soigner, mais les autres sont rassurants de normalité.

Et surtout, ils sont Français, et ça se voit, à un point inimaginable. Ils sont déjà en train de râler sur tout, et la suite va les déchaîner. Nous arrivons enfin à Stung Treng, enfin presque : alors que nous espérions ardemment la station de bus, nous arrivons devant un restaurant où une cinquantaine de touristes aux yeux froncés par l'énervement et l'attente dégustent des plats hors-de-prix. Variation cambodgienne du restaurant "ami" devant lequel se pose le bus : on pose les touristes loin de tout, ils ont faim, ne savent pas où trouver d'autre bus ou au moins un restaurant, ils sont captifs, on peut donc les détrousser allègrement.

Dès notre arrivée, un homme se précipite de nulle part à notre fenêtre, et nous demande où nous allons. Les Français vont à Kratie, sur le chemin de Phnom Penh. Le type nous raconte une histoire drôle : "j'ai un bus, pas celui de cette compagnie, un bus à moi, moins cher, je vous emmène à Kratie ou Phnom Penh". Pour la capitale, le prix est de 8$, la moitié presque du prix précédent. Le type nous dit que le bus arrive, on verra ça va être super. Au bout de quelques minutes, nous lui demandons quel est son bus, il nous montre celui bondé de touristes, qui était déjà à la frontière. Franche rigolade de notre part : en 30 minutes, les prix ont été divisés par deux. Le type ne cache plus son subterfuge, et va discuter avec le sosie d'Adolf Hitler cambodgien à lunettes. Nous acceptons d'aller jusqu'à Kratie avec les Français, qui insistent pour avoir un minibus à eux plutôt que le bus qui, de toute façon, est plein comme un oeuf.

Wait wait wait
Le monsieur nous dit d'attendre. Attendre quoi ? Personne ne veut manger dans ce restaurant qui sent l'arnaque et le poisson congelé. Silence gêné d'Adolf, puis Les autres passagers ! Nous lui montrons que nous sommes tous là. Nous attendons le chauffeur. Nous retrouvons ce dernier en train de ronfler sur sa table. Les Français, décidés à bien représenter la réputation nationale de gros râleurs, font un scandale, et le minibus repart.

Premiers contacts
Quelques heures passent, à rouler au milieu d'une plate campagne plutôt verte. Affleurent sur la route des milliers de portraits des 3 dirigeants du Parti Communiste, qui partagent la tête du pays avec les Royalistes, et partout des panneaux indiquant que telle maison ou tel quartier est fidèle soit au Parti du Peuple Cambodgien (communistes), soit au FUNCINPEC (royalistes), soit au Sam Rainsy Parti (seule véritable opposition démocratique, assez puissante cependant). Nous atteignons enfin Kratie, petite ville calme, où nous retrouvons l'inénarrable bus pour Phnom Penh, encore une fois stationné devant une guest-house amie, qui comme par hasard sert aussi des repas et des boissons. Nous fonçons à la "station de bus" du coin, pour remarquer que le Hitler cambodgien n'avait pas tort : aucun bus ne part plus vers PP, à part des taxis collectifs et des minivans. Autant reprendre le bus. La chaleur nous étrangle tellement que nous cédons à l'appel du restaurant ami, et prenons un coca et une délicieuse noix de coco fraîche.

Nous payons le ticket, un peu déçus que le prix du voyage n'ait pas encore une fois été divisé par deux, et nous asseyons au milieu des autres touristes : nous avons changé 3 fois de bus, pas mal négocié, mais nous avons gardé notre indépendance et surtout payé le vrai prix, à la cambodgienne. Pour une fois, nous n'avons pas (trop) fait n'importe quoi !

Sombre capitale
Ce qui ne change pas, par contre, c'est notre aptitude à arriver de nuit dans chaque capitale. Après un très long trajet assez ennuyeux, mais miraculeusement vierge de tout karaoké, notre bus nous dépose.... allez devinez !

Devant une guesthouse-restaurant amie, très loin de la station de bus qui jouxtait les quartiers des pensions pour budgets modestes

(
vous voyez c'était pas dur hein?)

Râlerie inefficace, le personnel du bus, toujours aussi aimable, nous informant de la possibilité de faire appel aux services de leurs amis les tuk-tuks, ceux-ci nous attendant déjà, sourire carnassier aux lèvres. Et si nous ne voulons pas prendre de tuk-tuk, quel hasard, il y a une guest house JUSTE LA, avec des chambres presque pas ruineuses.

Nous fulminons, prenons nos sacs. Aglaé est passablement énervée contre ces gens, et force est de remarquer que pour l'instant tous ceux que nous avons rencontré qui sont liés de près ou de loin au passage des frontières sont de beaux filous.